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98 ans. Plus de 100 000 photographies. Celui que le milieu des arts visuels et des photographes au Québec appelait tout simplement Gabor, un des grands photographes que le pays ait connus, s’est éteint la semaine dernière. Au-delà de ces chiffres, le premier honorable, le second impressionnant, c’est une présence qui va manquer : jusque tout récemment, Gabor était toujours actif et arpentait les espaces des galeries d’art de Montréal, ou celles et ceux qui le croisaient et le connaissaient un peu lui envoyaient un petit « salut Gabor ».

La disparition de Gabor Szilasi ramène à une certaine qualité d’attention. Les articles parus ces derniers jours insistent presque tous sur la même évidence, mais chacun à sa manière : chez Gabor, la photographie n’a jamais relevé du spectaculaire. Elle procédait plutôt d’une patience, d’une disponibilité au monde, d’une confiance accordée aux êtres, aux lieux, aux signes modestes de la vie ordinaire.
On rappelle son regard humaniste, son rôle de grand témoin des transformations de Montréal et du Québec, mais aussi cette manière très rare de photographier sans écraser ce qu’il voyait, sans forcer la signification, en laissant aux gens, aux intérieurs, aux rues, leur densité propre.
Les hommages récents, auxquels le Musée joint aujourd’hui sa voix, rappellent aussi l’ampleur de son parcours : né à Budapest en 1928, installé à Montréal à la fin des années 1950, il aura connu l’horreur des camps nazis, comme le rappelait Le Devoir. Déportée, sa mère y aura laissé sa vie en 1944.
Gabor aura traversé ici plusieurs décennies de mutations sociales, urbaines et culturelles, au point de devenir l’un des grands photographes du Québec. Mais il me semble que les textes les plus justes ne cherchent pas tant à monumentaliser sa figure qu’à faire sentir la nature de sa présence.
On y retrouve un homme discret, constant, curieux, dont l’œuvre a su relier le documentaire, le portrait, les intérieurs domestiques, les villages, la ville, et même la scène artistique montréalaise elle-même. Cette œuvre compose aujourd’hui une mémoire visuelle d’une ampleur exceptionnelle, une mémoire sans grandiloquence, construite à hauteur humaine.
Pour ceux qui l’ont connu, même brièvement, cette disparition a forcément quelque chose de plus personnel. Dans mon cas, il y a aussi le souvenir d’une rencontre réelle, d’une voix, d’une présence, et celui de cette causerie qu’il avait donnée au Musée il y a une quinzaine d’années, avec sa fille Andrea, aussi artiste. Cela change la texture du deuil.
On ne pense plus seulement à une œuvre majeure de la photographie québécoise; mais à un homme dont la manière d’être semblait prolonger la justesse de son regard. Il y avait chez lui, me semble-t-il, quelque chose d’exemplaire, au meilleur sens du terme : une façon de regarder longtemps, de ne pas se presser vers la conclusion, de comprendre que le quotidien recèle déjà tout un monde.
Et c’est peut-être pour cela que sa mort touche autant. Avec Gabor Szilasi disparaît un grand photographe, celui qui nourrissait L'éloquence du quotidien, pour reprendre le titre de l’exposition que le Musée McCord Stewart lui consacrait en 2010. Mais se poursuivra dans le temps, à travers les collections muséales et les nombreux écrits qui se sont attardés à sa pratique, une certaine éthique du regard : attentive, humble, hospitalière. Une manière d’habiter le temps, et d’habiter les autres, sans bruit.