Petite histoire (de l'art) par Isabelle Picard, ethnologue spécialiste des Premières Nations
22 novembre 2018

CACHEZ CE SEIN QU’ON NE SAURAIT VOIR ! 

 

D’aussi loin que je me souvienne, les quelques tableaux ou sculptures de mon enfance où la femme autochtone était représentée dessinaient une femme toujours attirante, voire aguichante, passive, voire soumise et, il faut bien le dire, souvent la poitrine dévêtue. C’est drôle comme dans un pays d’hiver les scènes se passaient souvent en pleine canicule. 

Prenons comme exemple les sculptures de bronze de Louis-Philippe Hébert du début du siècle dernier, Fleurs des bois et Soupir du Lac (ci-contre). Quelles belles femmes aux courbes parfaites qui posaient là, attendant je ne sais quoi, l’air de s’ennuyer. Peut-être attendaient-elles les colons qui les amèneraient ailleurs, dans une société meilleure et plus civilisée dans un fantasme d’une certaine forme de domination de la part de l’artiste ? 

« Ce n’est que de l’art.»

Non, ce n’est jamais que de l’art. L’art se veut la représentation de quelque chose, un sentiment, un personnage, une histoire, un paysage. L’art s’exprime à travers l’artiste : sa vision, ses pensées, son être. Bien sûr, il y a le contexte, le courant, la période où l’œuvre a été réalisée. Mais l’œuvre, peu importe la période à laquelle elle a été créée, restera toujours le témoin, l’ethnographie de l’art d’une époque. 

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Je vous entends. Qui suis-je pour critiquer une œuvre ? Je ne peux discourir de la technique je vous l’accorde. Et puis, plusieurs ouvrages de références ont déjà été écrits sur le sujet, du bronze à l’huile, du fusain au moulage.  

Alors je peux peut-être vous parler de ce qu’on ressent comme petite fille, puis comme femme autochtone, quand les quelques modèles de représentation artistique que nous avons s’expriment avec de telles courbes.  

D’un point de vue personnel, je me souviens avoir ressenti de la gêne en bas âge à voir ces seins nus. Personne dans mon village autour de moi ne se promenait les seins nus en été. On m’a alors expliqué que c’était la représentation de la femme autochtone d’une autre époque, ce que j’avais fini par comprendre de moi-même. Puis, j’ai grandi avec cette image, l’image « Pocahontas ». Je ne suis pas la seule.

L’iconographie de la femme autochtone attirante, sauvage, intangible, magnétique, a rapidement touché la télévision et le cinéma qui a bien su exploiter le filon, dans les films hollywoodiens comme dans ceux de Walt Disney de même qu’au Québec (Shehaweh et Hochelaga par exemple). Pourtant, ce n’était pas ce que je voyais autour de moi, ni dans l’apparence, ni dans le comportement. 

Quand j’y repense, et si je veux être honnête, cette image, cette Pocahontas a laissé une forte empreinte sur la petite fille en moi. Une « Indienne » ça doit être athlétique mais élancée, avoir le teint basané et les cheveux longs et noirs. Si elle a laissé une telle empreinte en moi, si c’est ainsi que se dessine une Autochtone, c’est sans doute aussi ainsi qu’elle se définit pour bon nombre d’hommes et de femmes non-autochtones.

La femme autochtone peut-elle exister au-delà de cette construction ? Peut-elle être prude, forte, blonde ou ronde ? Et comment cette représentation quasi homogène de la femme autochtone a-t-elle teinté la relation entre les hommes blancs et les femmes autochtones ?  

Non, ce n’est pas que de l’art.   

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