Passion hivernale | Maurice Cullen (1 de 3)

Petite histoire (de l'art) par Sarah Mainguy, détentrice d'une maîtrise en histoire de l'art de l'UQAM.
8 février 2016

La collection d’œuvres d’art de l’homme d’affaires et philanthrope Pierre Lassonde, présentée dans l'exposition Passion privée, est le fruit de l’exercice de l’œil averti du collectionneur, qui avance patiemment, ne voulant acquérir que ce qu’il y a de mieux. S’en dégage également un amour pour le paysage, et plus particulièrement pour les scènes d’hiver, cette saison qui définit véritablement le Québec.

Nous souhaitions aborder ce sujet du paysage hivernal dans une série de billets de blogue décrivant près d'une vingtaine d'œuvres présentées en salle d’exposition.

Pour cet article, Sarah Mainguy, détentrice d'une maîtrise en histoire de l'art de l'UQAM, décrit Coupeurs de glace, Longueuil toile de Maurice Cullen.

Maurice Cullen, Coupeurs de glace, Longueuil
Maurice Cullen, Coupeurs de glace, Longueuil (1923). Huile sur toile, 61,6 x 82,5 cm. Collection Pierre Lassonde.

 

Maurice Cullen compte parmi les premiers artistes canadiens, avec William Blair Bruce, à avoir pratiqué une peinture de style impressionniste. En le rendant sensible à la qualité de la lumière ainsi qu’aux phénomènes atmosphériques et météorologiques, ce style, avec lequel il s’était familiarisé lors de son voyage d’études en France, allait lui permettre de représenter dans ses tableaux les spécificités du climat nordique de son pays. Ce faisant, Cullen allait contribuer à développer une nouvelle approche de la peinture de paysage et à renouveler l’iconographie nationale1.

Cet intérêt pour la lumière et les phénomènes météorologiques, on le sent bien dans Coupeurs de glace, Longueuil. L’artiste a choisi de représenter son sujet en fin de journée. Le soleil qui s’apprête à se coucher est perceptible au travers d’une mince couche nuageuse. Il éclaire la scène d’une lumière diffuse et uniforme qui ne crée pas d’ombres et réduit ainsi les contrastes. Une atmosphère d’humidité bien palpable contribue à voiler davantage le ciel et rend l’arrière-plan évanescent. Cette atmosphère humide amplifie par ailleurs l’impression de froideur qui se dégage de ce paysage d’hiver.

La spécificité du climat canadien est en outre évoquée par le sujet du tableau lui-même. À l’époque, on prélevait de gros blocs de glace du fleuve Saint-Laurent durant l’hiver. On les gardait dans des entrepôts dans le but de les vendre en été pour permettre la conservation des aliments au frais dans les glacières. Cette pratique alors répandue au Canada et dans d’autres pays nordiques n’avait toutefois cours nulle part ailleurs de façon aussi importante sur un fleuve. Comme le fait remarquer Madeleine Landry, la représentation de cette pratique peut être lue comme « un hymne à la nordicité et une affirmation de l’identité nationale », car elle évoque un pays où il fait si froid l’hiver que la glace gèle à une profondeur pouvant non seulement supporter le poids de nombreux chevaux, mais aussi permettre son exploitation commerciale. Fasciné par ce sujet, Cullen l’a représenté dans plus d’une demi-douzaine d’oeuvres3. À propos de l’une d’entre elles, un critique écrivait d’ailleurs en 1914 : « ceux qui demandent aux peintres canadiens de traiter des thèmes distinctifs trouveront dans cette peinture un bel exemple d’art spécifiquement canadien ».

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